Ne plus avoir à choisir entre lucidité et émerveillement

lucidité et émerveillement

Marie Agnes

10/15/20267 min read

Ne plus avoir à choisir entre lucidité et émerveillement

Ce que nous apprenons à retenir de nous-mêmes

Il y a des choses que nous apprenons très tôt, sans que personne ait besoin de nous les enseigner vraiment.

Nous apprenons à sentir ce qui est attendu de nous. À reconnaître les expressions qui rassurent, les attitudes qui plaisent, les émotions qui dérangent. Nous découvrons peu à peu quelle part de nous peut se montrer, laquelle doit se faire plus discrète, et tout ce qu’il vaut mieux garder à l’intérieur pour continuer à être aimés, acceptés, à notre place.

Certains deviennent gentils. D’autres, raisonnables. Certains apprennent à ne jamais faire de vagues, d’autres à ne jamais montrer qu’ils ont peur. Il y a ceux qui comprennent tout le monde, ceux qui prennent soin de tout, ceux qui préfèrent rire plutôt que de laisser paraître leur peine. Et puis ceux qui apprennent à ne plus rien attendre, parce qu’espérer expose à la déception.

Nous ne choisissons pas toujours consciemment ces manières d’être. Elles s’installent dans nos gestes, dans nos réflexes, dans notre façon de parler, de nous tenir, d’entrer en relation. Elles deviennent familières au point que nous finissons par les confondre avec notre personnalité.

Et pendant ce temps, quelque chose en nous s’organise autour de ce qu’il faut retenir.

Un élan que l’on tempère. Une colère que l’on ravale. Une joie que l’on minimise pour ne pas paraître ridicule. Une intuition que l’on écarte parce qu’elle ne repose sur rien de démontrable. Un désir que l’on juge déraisonnable avant même de lui avoir laissé le temps de prendre forme.

Nous apprenons à nous surveiller de l’intérieur.

Et nous appelons parfois cela grandir.

Quand la lucidité devient une manière de se protéger

Grandir, bien sûr, c’est aussi apprendre à discerner, à mesurer les conséquences de nos actes, à reconnaître la complexité du monde et des êtres. La lucidité est précieuse. Elle nous permet de sortir des illusions, de regarder les situations telles qu’elles sont, de ne plus confondre nos projections avec la réalité.

Mais il arrive que nous allions plus loin que nécessaire.

À force de vouloir comprendre, nous désenchantons. À force de vouloir nous protéger, nous nous tenons à distance. Nous apprenons à repérer les failles avant de voir la beauté, à chercher l’explication avant de laisser venir l’émotion, à nous méfier de ce qui nous touche trop profondément.

Comme si être lucide exigeait de ne plus être émerveillé.

Comme si comprendre le mécanisme d’une fleur devait nous empêcher de nous étonner qu’elle s’ouvre. Comme si connaître la fragilité des liens humains nous obligeait à ne plus nous abandonner à la joie d’une rencontre. Comme si savoir que nous pouvons nous tromper nous interdisait de faire confiance à ce qui, en nous, cherche encore à découvrir.

Rester ouvert sans renoncer à son discernement

Pourtant, la lucidité n’est pas l’ennemie de l’émerveillement.

Nous pouvons connaître la part d’ombre d’un être et continuer à être touchés par sa lumière. Nous pouvons savoir qu’une histoire est incertaine et nous laisser traverser par ce qu’elle fait naître en nous. Nous pouvons reconnaître les limites de notre compréhension sans renoncer à explorer ce qui nous dépasse.

Il y a même, peut-être, une forme de maturité dans cette capacité à ne pas refermer trop vite ce qui nous échappe.

À pouvoir dire : je ne sais pas, et pourtant quelque chose me touche.

Je ne peux pas tout expliquer, et je peux quand même m’approcher.

Je vois les risques, les contradictions, les zones d’ombre, mais je ne veux pas que ma connaissance du monde devienne une raison de ne plus le rencontrer.

Car l’émerveillement n’est pas nécessairement une croyance. Il n’exige pas que nous renoncions à notre discernement. Il peut simplement être cette disponibilité à ce qui se présente, cette manière de laisser une expérience nous atteindre avant de décider ce qu’elle signifie.

Il y a une différence entre croire tout ce que l’on ressent et accepter de ressentir ce que l’on ne comprend pas encore.

Entre prendre son intuition pour une vérité absolue et lui accorder suffisamment de place pour qu’elle puisse nous renseigner.

Entre être crédule et rester ouvert.

Cette différence est importante, parce que nous avons parfois tellement peur d’être dupes que nous préférons nous priver nous-mêmes de certaines expériences. Nous voulons des garanties avant de nous engager, des preuves avant de nous laisser toucher, des certitudes avant d’oser avancer.

Mais la vie ne nous donne pas toujours les choses dans cet ordre.

Parfois, nous devons accepter de ne pas savoir exactement ce qui nous appelle. Nous laisser traverser par une rencontre, un paysage, une œuvre, une idée qui vient déplacer quelque chose en nous. Nous approcher d’une question sans avoir déjà décidé de sa réponse.

Non pas pour abandonner notre discernement, mais pour lui permettre de rencontrer autre chose que ce qu’il connaît déjà.

Ce tribunal intérieur qui demande des preuves à chaque élan

Et peut-être que c’est là que commence un autre mouvement intérieur.

Celui où nous cessons de demander à chaque part de nous de présenter ses justificatifs avant d’avoir le droit d’exister.

La part sensible doit-elle prouver qu’elle n’est pas naïve ? La part intuitive doit-elle démontrer qu’elle est rationnelle ? La part passionnée doit-elle se calmer pour paraître sérieuse ? La part qui rêve doit-elle immédiatement produire un plan réaliste ?

Nous faisons parfois de nous-mêmes un territoire sous surveillance, où chaque élan doit passer devant un tribunal intérieur avant de pouvoir prendre corps.

Et ce tribunal a souvent été construit bien avant nous.

Il porte les regards que nous avons croisés, les remarques qui nous ont fait rougir, les fois où nous avons été trop enthousiastes, trop émotifs, trop confiants, trop vivants. Il garde la mémoire de ce qui nous a valu d’être moqués, repris, rejetés ou simplement incompris.

Alors nous avons appris à contenir.

À devenir la personne qui ne dérange pas. Celle qui sait se tenir. Celle qui comprend les règles du jeu. Celle qui ne se raconte pas d’histoires.

Et parfois, à force de devenir cette personne, nous oublions qu’il existe en nous une vie qui ne demande pas seulement à être maîtrisée, mais aussi à être vécue.

Retrouver ce que nous avons appris à contenir

Je pense à cette petite fille qui avait envie de parler, de rire trop fort, de poser mille questions, de croire aux possibles. À celle qui a compris qu’il valait mieux être gentille que de risquer de déplaire. À celle qui a appris à observer les autres avant de s’autoriser à sentir ce qu’elle voulait.

Je pense aussi à ce petit garçon qui a découvert que sa peur le rendait vulnérable aux yeux des autres, que sa tendresse pouvait être prise pour une faiblesse, que certaines émotions devaient être transformées en silence ou en colère pour rester acceptables.

Nous ne sommes pas tous façonnés de la même manière. Nos histoires, nos milieux, nos expériences laissent des empreintes différentes. Mais nous pouvons nous retrouver dans cette expérience commune : celle d’avoir appris à réduire certains mouvements de nous-mêmes pour conserver notre place dans le monde.

Et puis vient parfois un moment où cette organisation ne suffit plus.

Quelque chose fatigue. Quelque chose résiste. Le corps ne suit plus tout à fait la discipline que nous lui imposons. Nous sentons que nous savons vivre, mais que nous ne sommes pas toujours pleinement là. Que nous faisons ce qu’il faut, mais que quelque chose de nous reste au bord de notre propre existence.

Alors commence un travail qui n’a rien d’une simple décision.

Il faut parfois défiger ce qui s’est immobilisé. Désenchevêtrer ce qui s’est mêlé au point que nous ne distinguons plus notre désir de celui des autres, notre prudence de notre peur, notre discernement de notre besoin de contrôle. Déterrer des élans que nous avions recouverts de bonnes raisons. Réapprendre à sentir sans immédiatement corriger ce que nous ressentons.

Et laisser jaillir.

Pas tout, pas n’importe comment, pas au détriment des autres. Mais laisser enfin exister ce qui, en nous, n’a pas besoin d’être poli jusqu’à disparaître.

Réapprendre à prendre sa place

Pour certaines femmes, cela signifie peut-être reprendre une place qu’elles avaient appris à ne pas occuper. Ne plus être seulement celles qui comprennent, qui apaisent, qui arrangent, qui prennent soin. Retrouver leur désir, leur colère, leur ambition, leur puissance, leur droit de ne pas être toujours agréables.

Pour certains hommes, cela peut être retrouver une sensibilité qu’ils avaient reléguée derrière la maîtrise, l’efficacité ou la nécessité de tenir bon. Pouvoir être touchés sans se sentir diminués. Accueillir la tendresse, le doute, la vulnérabilité sans devoir les transformer en quelque chose de plus acceptable.

Et pour chacun de nous, il peut s’agir de retrouver cette liberté plus profonde : ne plus devoir choisir entre être solide et être sensible, entre penser et ressentir, entre voir le monde avec lucidité et continuer à nous émerveiller de ce qu’il contient.

Devenir des adultes qui n’ont pas renoncé à s’émerveiller

Nous n’avons pas besoin de redevenir les enfants que nous étions. Nous ne pouvons d’ailleurs pas effacer ce que nous avons appris, ni revenir à une innocence qui ne connaissait pas encore les blessures du monde.

Nous pouvons devenir autre chose.

Des adultes qui savent que tout n’est pas beau, que tout n’est pas juste, que toutes les intuitions ne sont pas des vérités et que toutes les rencontres ne méritent pas notre confiance. Des adultes capables de discernement, de limites, de responsabilité.

Et qui n’ont pas pour autant renoncé à la beauté, à la curiosité, à la joie d’être surpris.

Des adultes qui savent regarder les racines d’un arbre sans oublier de lever les yeux vers ses branches.

Peut-être que la véritable intégrité se trouve aussi là : dans cette capacité à ne plus sacrifier une part de nous pour en rendre une autre plus acceptable. À ne plus opposer ce qui pense et ce qui ressent, ce qui sait et ce qui s’étonne, ce qui protège et ce qui s’ouvre.

À pouvoir être pleinement là, avec notre discernement et notre mystère, notre expérience et notre désir de découverte, notre lucidité et cette part de nous qui continue de s'émerveiller.

Non pas parce que nous aurions enfin compris la vie.

Mais parce que nous n’aurions plus besoin de tout comprendre pour accepter d’y prendre part.

Marie Agnes - Energéticienne

Exploration et énergétique intégrative

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