Etre le gentil
Etre gentil au détriment de notre intégrité
Marie Agnes
10/15/20264 min read


Être gentil au détriment de son intégrité
Quand prendre soin des autres nous éloigne de nous-mêmes
Il y a des personnes qui savent merveilleusement bien prendre soin des autres.
Elles sentent quand quelque chose se tend, quand une parole risque de blesser, quand une situation pourrait devenir inconfortable. Elles savent arrondir les angles, trouver les mots qui apaisent, faire un pas de côté pour laisser de la place à l’autre. Elles sont attentives, conciliantes, compréhensives. On les trouve gentilles. On apprécie leur présence. On sait qu’on peut compter sur elles.
Et parfois, ces personnes sont devenues si habiles à tenir compte des autres qu’elles ne savent même plus très bien à quel moment elles cessent de tenir compte d’elles-mêmes.
Ce n’est pas toujours spectaculaire. Il n’y a pas nécessairement de grands renoncements, de sacrifices héroïques ou de décisions qui changent une vie. C’est souvent beaucoup plus discret.
Un oui qui arrive trop vite. Une parole que l’on ravale. Une limite que l’on repousse encore un peu. Une colère que l’on transforme en compréhension. Une fatigue que l’on met de côté parce que l’autre a besoin de nous. Un désaccord que l’on tait parce qu’après tout, ce n’est pas si grave.
Et cette petite phrase, presque anodine, qui revient comme une autorisation à se quitter un peu : Ce n’est pas grave. Je peux bien faire ça.
Bien sûr que l’on peut. C’est même souvent là que réside le piège. Nous sommes capables de beaucoup de choses. Nous pouvons nous adapter, encaisser, comprendre, patienter, pardonner. Nous pouvons trouver mille raisons de ne pas faire de vagues. Nous pouvons même finir par croire que cette capacité à prendre sur nous est une preuve de maturité, d’amour ou d’évolution.
Mais à quel endroit de nous se paie cette facilité ?
Quand le corps commence à dire ce que nous taisons
Car le corps, lui, ne participe pas toujours à notre arrangement.
Il y a ce ventre qui se serre alors que notre bouche vient de dire oui. Cette mâchoire qui se contracte pendant que nous expliquons calmement que nous comprenons. Cette respiration qui se fait plus petite, cette fatigue qui s’installe après avoir été disponible, encore une fois, au-delà de ce que nous pouvions réellement donner.
Nous pouvons continuer à sourire, à être raisonnables, à trouver les bonnes explications. Nous pouvons même être sincèrement convaincus de notre propre gentillesse. Mais quelque part, quelque chose en nous a peut-être déjà commencé à se retirer.
Comme si, pour préserver la relation, nous avions demandé à une partie de nous de rester silencieuse.
Comprendre l’autre, jusqu’à s’oublier soi-même
Et c’est là que la question devient plus délicate. Parce que nous ne nous éloignons pas toujours de nous-mêmes par peur ou par manque de confiance. Parfois, nous le faisons au nom de qualités que nous aimons profondément : la générosité, l’empathie, la capacité à comprendre l’autre dans sa complexité. Nous ne voulons pas blesser. Nous ne voulons pas réduire l’autre à ses maladresses. Nous savons que chacun porte son histoire, ses blessures, ses limites.
Alors nous comprenons.
Nous comprenons tellement bien que nous finissons parfois par rendre acceptable ce qui ne l’est pas pour nous. Nous trouvons à l’autre des circonstances atténuantes, mais nous oublions de nous accorder la même écoute. Nous faisons de la place à son vécu, à ses besoins, à ses contradictions, tandis que notre propre expérience devient une variable d’ajustement.
À force, la gentillesse peut se transformer en une forme d’effacement très bien élevée.
On ne se trahit pas toujours dans le fracas. On peut se trahir avec douceur, avec de bonnes intentions, avec des mots parfaitement choisis. On peut même le faire en étant persuadé d’agir par amour.
Retrouver une intégrité qui ne nous coupe pas des autres
Mais l’intégrité ne consiste pas à être irréprochable dans la manière dont nous traitons les autres. Elle suppose aussi de ne pas abandonner ce qui, en nous, demande à être respecté.
Elle n’exige pas de devenir dur, de cesser de comprendre ou de dresser des frontières partout où une relation nous demande un effort. Elle nous invite plutôt à retrouver un endroit depuis lequel notre ouverture à l’autre ne nécessite plus notre propre disparition.
Un endroit où nous pouvons entendre la peine de l’autre sans nier la nôtre. Accueillir son désaccord sans renoncer au nôtre. Aimer sans nous rendre disponibles à tout. Être généreux sans faire de notre propre épuisement la preuve de notre bonté.
Peut-être que le véritable mouvement commence là : lorsque nous cessons de confondre la paix avec l’absence de conflit, l’amour avec l’adaptation permanente, et la gentillesse avec l’obligation d’être toujours celui qui comprend.
Il y aura peut-être des déceptions. Des personnes qui ne comprendront pas immédiatement. Des liens qui devront trouver une autre manière d’exister. Car lorsque nous cessons d'occuper la place que les autres connaissent de nous, quelque chose se déplace dans la relation.
Et c’est parfois précisément ce déplacement qui nous fait peur.
Laisser à nouveau la vie circuler en soi
Mais il y a aussi, dans cet espace retrouvé, quelque chose de profondément vivant. La possibilité de sentir ce que nous voulons vraiment. De laisser une parole sortir sans l’avoir préalablement rendue acceptable pour tout le monde. De retrouver une énergie qui n’est plus entièrement mobilisée à maintenir l’équilibre autour de nous.
Comme si nous pouvions enfin cesser de retenir certains mouvements pour redevenir présents à notre propre vie.
La gentillesse n’a pas besoin de disparaître. Elle peut même devenir plus profonde, plus libre, plus vraie, lorsqu’elle ne naît plus de la peur de déplaire ou de perdre sa place.
Nous pouvons être doux sans nous courber. Compréhensifs sans tout accepter. Aimants sans nous abandonner.
Et peut-être découvrir que notre intégrité n’est pas ce qui nous sépare des autres, mais ce qui nous permet enfin d’entrer en relation avec eux sans avoir à nous quitter nous-mêmes.

